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Le choc des cultures: la question indigène à Puerto Princesa

Initiative: Tourisme communautaire à Puerto Princesa (Palawan)

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Les sites de tourisme communautaire

Puerto Princesa, plus grosse ville de l’île sauvage de Palawan, n’est pas peu fière de sa rivière souterraine. Recensée comme site du patrimoine mondial de l’UNESCO et récemment élue l’une des 7 nouvelles merveilles du monde, elle a attiré 60 à 70% des 514,000 touristes qui sont venus à Puerto Princesa en 2011. Cependant, la rivière n’a pas une capacité d’accueil infinie, et la ville de Puerto Princesa a du instaurer un quota de 2000 visiteurs par jour. La municipalité, sous la houlette du charismatique maire Edward Hagedorn, a décidé de développer d’autres sites de tourisme dans la région afin de montrer aux visiteurs qu’il existe d’autres merveilles à Puerto Princesa qui valent le déplacement.

Le centre culturel batak

Avant de partir pour la baie de Bacuit au nord de Palawan, Matthieu et moi avons donc rencontré Mme Labit, la chargée de tourisme de Puerto Princesa. Nous avions déjà entendu parler des projets de tourisme communautaire de la ville, souvent cités en exemple et répliqués dans le reste du pays. Il existe actuellement 6 sites de tourisme communautaire, dans différentes parties de la région de Puerto Princesa. A chaque fois, la mairie s’adresse au capitaine du village de la communauté qu’elle a identifiée comme ayant un site à fort potentiel et organise ensuite des formations sur la protection de l’environnement et sur le tourisme. Mme Labit soutient que dans ces communautés, il n’y a pas d’autre source de revenus viable que le tourisme. La municipalité encourage les communautés à innover et à se différencier des offres des autres sites. Ainsi, il y a aujourd’hui des parcours très variés pour les touristes : une croisière dans les mangroves, des danses de tribus indigènes, du bateau d’île en île, un sanctuaire marin, des chutes d’eau, des grottes, des treks dans la montagne… il y en a pour tous les goûts. Mme Labit a insisté pour qu’on se joigne à un groupe de tours opérateurs le lendemain matin pour découvrir leur nouveau site de tourisme communautaire : le centre de la tribu indigène batak.

Le chewing-gum version batak

Les bataks, habitant principalement sur Palawan, ont vu leur nombre s’effondrer d’environ 600 au début du 20e siècle à quelques centaines aujourd’hui (pour plus d’information sur les bataks, allez voir ici). La tribu indigène des bataks concernée par le projet réside dans un village perché sur la colline, à 6 km de la route principale et des autres villages. Cette tribu compte environ 80 personnes, soit 9 familles, toutes reliées génétiquement. Historiquement animistes, la communauté est aujourd’hui majoritairement catholique, influencée notamment par un missionnaire américain résidant depuis 3 ans dans le village. La communauté vit principalement de la récolte de miel et de la résine d’ « almaciga » pour faire du savon.

Des membres de la communauté prêts pour le spectacle

 Le projet de la mairie de Puerto Princesa est parti d’une bonne intention. Ne pouvant empêcher les touristes et curieux de se rendre au village des bataks et voyant que ces derniers avaient peu de sources de revenus, ils ont décidé de créer un centre culturel batak en bordure de la route afin d’en faire un lieu d’information et d’échange entre la tribu batak et les visiteurs (décourageant ces derniers de se rendre jusqu’au village). Au centre culturel des bataks on peut donc trouver des produits artisanaux, un petit musée, une maison  traditionnelle et une scène pour les danses et chants. A l’entrée du musée se trouve une affiche avec les règles à respecter.

Les règles à respecter

La première : “ Do treat tribes as your equal. Understand their limitations, yet, appreciate their indigenous skills and rare wisdom. Each culture is unique in itself, nothing is inferior, nothing is superior” (traduction: “Traitez les tribus comme votre égal. Comprenez leurs limitations, mais appréciez leurs compétences indigènes et leur rare sagesse. Chaque culture est unique en elle-même, rien n’est supérieur, rien n’est inférieur »). Et c’est là que les choses se gâtent. Après une courte interview de Rica, la femme du capitaine de la tribu, les tours opérateurs arrivent et la tribu (enfant et grand-mères incluses) se met en place pour le spectacle. Le chef de la tribu, très fier, présente les quelques numéros. Les plus vieux ont appris les danses et chants aux jeunes afin d’en faire un spectacle pour les touristes. Le souci est que la mairie n’a pas prévu de rémunération pour cette tribu, le spectacle est sur la base du volontariat (il faut quand même une heure à la tribu pour venir à pied et 2 heures pour le spectacle environ). La tribu reçoit ensuite des donations des visiteurs, le plus souvent de la nourriture.

Le choc des cultures…

C’est ainsi qu’après avoir fait des tonnes de photos avec les indigènes en leur disant « smile,smile », les tours opérateurs ont fait une distribution de sucreries, en les posant devant eux et en observant la tribu se bousculer pour  obtenir cette maigre compensation. Matthieu et moi avons été très mal à l’aise devant ce spectacle qui ressemblait plus à un zoo humain qu’à un spectacle « d’égal à égal ».

Une touriste offrant de la nourriture

Le débat n’est pas simple : faut-il les laisser vivoter dans leur colline dans de sales conditions (tous les enfants ont la malaria) ou leur offrir la possibilité de vivre de leur culture, au prix souvent d’en faire des bêtes de foires aux yeux des touristes ? Je n’ai pas de solution simple à ce problème et aux questions qui m’ont taraudé durant cette matinée, mais déjà il me semble qu’il est crucial que la mairie stoppe le principe de donations et instaure un salaire fixe pour chaque membre de la tribu qui participe à la représentation afin de sortir de cette logique de charité, qui induit forcément la notion d’infériorité. Ce serait déjà un bon début.