Samar et Leyte, sauvages et mystérieuses

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En nous lançant dans cette aventure aux Philippines, nous souhaitions vous faire découvrir des lieux délaissés des touristes malgré leurs nombreuses ressources et leur grand potentiel. Nous voulions aussi réfléchir aux possibilités pour que ces îles puissent recevoir des visiteurs sans que l’environnement ne  soit dégradé ou qu’elles en perdent leur identité et deviennent des « mini-Boracay ».

Carte de la Région 8

Voici 10 jours que nous voyageons à Samar et Leyte, sans n’avoir croisé aucun touriste étranger. Pourtant, comme en témoigne l’album photo, il y a beaucoup à faire et à voir. Alors pourquoi ce désamour des touristes ? Les transports, le manque de tours opérateurs et de marketing ainsi que le climat politique sont autant de facteurs qui peuvent apporter des explications.

Avant tout, des petites indications sur ces deux îles situées dans la région VIII (cf. carte).Respectivement 4et 8e  plus grosses îles des Philippines,  Samar et Leyte sont deux provinces pauvres. Pour vous donner un exemple, le seuil de pauvreté a été déclaré à 20 euros par personne et par mois dans cette région en 2009. A Samar, 37%de la population était en dessous de ce seuil en 2009, et 27% pour Leyte, contre 21% aux Philippines en général (source : National Statistical Coordination Board). La population dépend majoritairement de la production de céréales (riz,maïs) et de produits dérivés des noix de cocos mais les cultures sont souvent affectées par les typhons.

Champs de riz à Samar

Samar et Leyte sont deux vrais petits bijoux pour le voyageur qui a du temps et de la patience (ou ni l’un ni l’autre, mais de l’argent). En effet, les transports publics se font rares et bondés, soit il faut se résigner aux 20 km/h moyens qu’effectue un véhicule (bus ou jeepney) et en profiter pour observer les routes côtières splendides, soit il faut privatiser un véhicule. Il est vrai que c’est très fatigant et très long de se déplacer, mais le jeu en vaut la chandelle !

Un transport bondé…!

Ce sont deux îles très sauvages, qui devraient attirer plutôt des touristes en quête de sport et d’aventure. En effet, il y a de nombreuses grottes splendides (et encore plein d’autres à explorer), des possibilités de treks à gogo et un potentiel aussi pour le canyoning, sans oublier le surf sur la côte Est de Samar (mais pas pour les débutants !) et la tyrolienne la plus longue des Philippines sur Leyte (que l’on a testée, cf. notre groupe facebook). Cependant, il n’y a pour le moment qu’une poignée de tours opérateurs (un à Samar, et très peu à Leyte), et un manque de publicité de la part des organisations nationales pour encourager les acteurs privés du tourisme à s’installer là-bas.

Mais ce qui nuit surement le plus à Samar et Leyte, ce sont les nombreux typhons qui les balayent chaque année (sans compter les secousses sismiques, croyez-nous !) et la présence du New People Army (NPA), groupe armé rebelle philippin. Il n’y a jamais eu d’enlèvement de touristes sur ces îles et l’atmosphère n’est pas du tout à la guerilla, mais les médias philippins, en ne parlant de ces deux îles que pour en dire des nouvelles alarmantes, ont participé à un sentiment de peur au sein la population, particulièrement à Manille.

Qu’à cela ne tienne, nous avons quand même fait des rencontres intéressantes de passionnés qui ne perdent pas espoir de faire connaître leurs îles. Joni, le spéléologue solitaire à l’origine de belles découvertes de grottes sur Samar, et Leyte Gulf Travel, agence basée sur Leyte, nous ont tous deux fait part de leur lutte quotidienne pour attirer les touristes dans la région VIII (Samar et Leyte).  Joni a eu la chance d’être recommandé par le Lonely Planet, ce qui aide beaucoup, et Leyte Gulf s’appuie sur ses voyages à l’étranger et dans le reste des Philippines pour tenir financièrement.

Sur la route

Mais s’il y a un site qui est populaire, à la jonction entre les deux îles, c’est bien le « Sohoton Caves and Natural Bridge ». Avec ses 3000 visiteurs par an (dont quand même de nombreux locaux), c’est l’attraction majeure de la région (bien qu’à notre goût, vraiment pas la plus intéressante). L’accès à la grotte de Sohoton se fait par bateau, sur une rivière émeraude bordée de palmiers et de villages sur pilotis avant d’apercevoir les falaises de calcaire et le « natural bridge ». Avant tout voyage, il faut passer par l’office du tourisme de Basey, à Samar, petite ville agréable connue pour sa vannerie et son église.

Les affichages à l’Office de Tourisme

A l’office du tourisme, nous avons été frappés par les affichages très complets de toutes les données économiques et stratégiques. Nous qui nous plaignions du manque de transparence des gouvernements locaux, nous voilà servis ! La mairie participe en effet à un programme national visant à permettre l’accès des citoyens aux informations qui les concernent. Nous sommes reçus par la chargée du tourisme, Angelina O. Ritaga, qui nous fait part des difficultés et des succès de l’office du tourisme. Le gouvernement local a aidé à la création de Sohoton Services Association (SSA) en 2003, afin de regrouper les « éclaireurs » des grottes, des guides et les agents en charge de la propreté et la sécurité du site. La SSA reçoit 10% du prix payé par les touristes pour entretenir les sites culturels de la ville et payer les salaires. Tous ont reçu une formation du Bureau du Tourisme et du Département de l’Environnement et des Ressources Naturelles (DENR). Cette bonne organisation a permis d’attirer les touristes, notamment de Tacloban (capitale administrative de Leyte).

Angelina nous a avoué avoir reçu des plaintes concernant le travail des guides et souhaite bénéficier des services d’un guide plus expérimenté pour renforcer  la formation des guides locaux. Les difficultés que rencontre l’office de tourisme sont majoritairement liées aux changements électoraux (actuellement le nouveau maire est moins impliqué dans le tourisme) et le manque d’aide du DENR, qui collecte pourtant un taxe de 200 pesos pour les touristes étrangers et 25 pesos pour les philippins ! Selon Angelina, avec tout cet argent le DENR devrait être d’un appui et d’une aide technique et financière conséquents, mais les agents du DENR ne sont actifs que lorsqu’il s’agit de collecter la taxe….

Le « pont naturel » à Sohoton

Malgré ces difficultés,  l’office du tourisme rêve de grands projets comme de la construction d’une tyrolienne, de restaurants et hôtels dignes de ce nom, de pédalos etc. L’installation d’un club de ski nautique est déjà en route, portée par un investisseur étranger.

En effet, située sur Samar, à 30 min des splendides îles Marabut et du paradisiaque Caluwayan Resort et à seulement 45 min en van de l’aéroport de Tacloban, Basey a tout ce qu’il faut pour devenir une destination touristique de renommée !

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L’expérience unique de Donsol d’intéraction avec les requin-baleines

Initiative: Intéraction avec les requin-baleines de Donsol

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Après l’article de Violaine couvrant la polémique sur l’alimentation des requins baleines à Oslob et ses conséquences écologiques, sociales et économiques, nous sommes retournés au berceau de l’expérience écotouristique exceptionnelle d’interaction avec ces ‘‘géants au cœur tendre’’. A l’inverse d’Oslob, Donsol a été à l’avant-garde d’une planification touristique respectant l’écosystème grâce à des partenariats multisectoriels forts.

Photo par harrywoolner.files.wordpress.com

La petite municipalité de Donsol sortit de sa torpeur quand, en 1998, un groupe de plongeurs menés par Romir Aglugub filma et publia en ligne leur rencontre avec ce monstre paisible, craint depuis toujours par les pêcheurs locaux. Depuis, le nombre de touristes a augmenté de manière exponentielle faisant de Donsol la capitale mondiale des requins baleines. De 867 visiteurs en 2002, 25 174 personnes ont visité Donsol en 2011. Contrairement à Oslob où l’activité touristique n’a pas été du tout préparée et manque cruellement d’une organisation efficace, l’interaction avec les requins baleines de Donsol a bénéficié de l’expertise du WWF depuis 1998 en matière de conservation de l’environnement et de mise en place d’un tourisme communautaire favorisant le développement économique et social des communautés locales tout en contrôlant de manière stricte les impacts sur ces requins baleines.

Règles à respecter

Alors que l’avenir de ces animaux à Oslob inquiète les environnementalistes du fait de la modification de leur comportement et de leur écosystème, un enjeu majeur de l’écotourisme est de préserver, conserver les ressources naturelles (géologiques, animales, végétales) afin que celles-ci restent plus ou moins intactes et puissent continuer à être valorisées sur le long-terme. S’il n’y a plus de requin baleine, il n’y a plus de touriste, donc plus de revenus.

Ainsi, ce qui rend unique l’expérience de Donsol et de son tourisme communautaire est la préparation de la population locale et les règles strictes d’interaction au sein d’une organisation tripartite. Depuis le début de ce projet, cette collaboration a été gérée de la manière suivante: le WWF est chargé des questions de conservation et de recherche sur l’écosystème des requins-baleines, la municipalité du contrôle et de la gestion des activités touristiques, et le DOT des formations et de la promotion de la destination.

Lieu d’accueil des visiteurs

Concernant la préparation de la communauté, des Butanding Interaction Officers (BIO ; Butanding = requin-baleine en tagalog)  ont été formés parmi les pêcheurs par le DOT. Ils sont les guides touristiques assistant les touristes alors que ceux-ci nagent avec ces énormes bêtes, passant de manière nonchalante quelques mètres plus bas. Les guides touristiques, les membres d’équipage, les capitaines de bateaux ainsi que les vigies chargés du repérage des requin-baleines ont pu suivre des formations en matière d’approche et d’interaction avec les animaux, de premiers secours et de service client. Au sujet des règles strictes d’interaction avec les animaux, le WWF a appliqué les recommandations d’experts australiens ayant publié sur le sujet : un bateau limité à 6 personnes maximum par requin-baleine, interdiction de les toucher, d’entraver leur route ou de plonger auprès d’eux. Aussi, la capacité d’accueil a été limitée à 30 bateaux par jour avec 10 minutes de nage par animal.

David David; l’environnementaliste du WWF qu’on a rencontré

L’observation des requins-baleines est un bel exemple d’écotourisme communautaire. Mais voilà, du fait de son succès, certains enjeux apparaissent : avec l’afflux massif de visiteurs et des apparitions animales moins fréquentes qu’auparavant (cela serait dû à une hausse de la température de l’eau ; plus d’infos en lisant cet article en anglais du WWF), les règles sont de moins en moins respectées face aux attentes pressantes de pouvoir nager auprès de l’inoffensif plus gros poisson au monde. En 1998, 28 pêcheurs ont été formés pour devenir guides. Aujourd’hui ils sont 41. La formation et l’emploi de nouveaux de guides sont sujets à l’accord de l’association des Butanding Interaction Officers qui bien entendu veulent limiter le nombre de guides. Alors que cette activité est devenue un commerce très juteux, l’opportunité de faire bénéficier de la manne financière à un plus grand nombre d’habitants serait dans l’ordre des choses considérant le concept de tourisme communautaire. Un autre enjeu dont nous avons peu parlé auparavant: l’emploi peu durable des revenus par les capitaines de bateau, les guides et membres d’équipage qui préfèrent dépenser dans les combats de coqs (un des ‘‘sports’’ national aux Philippines) ou la boisson plutôt que d’épargner pour leur avenir ou celui de leurs enfants. Un gros effort d’éducation de ces anciens pêcheurs reste donc à fournir de la part des associations et du gouvernement local, en plus de la possibilité d’accès à des services financiers adaptés à leurs besoins : produits d’épargne, micro-crédits…

Même si certains dispositifs sont mis en place comme la collecte de 50 pesos par groupe de touristes (inclus dans les 600 pesos payés  aux BIOs) pour la sécurité sociale et pour alimenter un compte en banque de l’association des guides, la municipalité fait preuve d’une certaine mauvaise foi. La chargé de tourisme de Donsol n’a pas voulu admettre ces enjeux d’utilisation de revenus par ces anciens pêcheurs. Sans compter, qu’encore une fois, la taxe prélevée par la municipalité  manque cruellement de transparence. Elle va tout droit vers ses fonds généraux et non vers le développement des communautés concernées ou de la conservation de l’écosystème, pourtant à l’origine de cette manne qui fit connaître Donsol mondialement.

Samar, l’île sauvage

Après vous en avoir tant parlé, et en attendant deux articles sur des initiatives de tourisme dans cette île au grand potentiel qu’est Samar, voici des photos!

L’environnement: un enjeu commun

Initiative: AGAP Bulusan inc., Sorsogon

« L’union fait la force » pourrait très bien faire figure de slogan pour AGAP Bulusan Inc. Créé en XXXX par le dynamique Philip Bartilet, AGAP regroupe toutes les associations représentant les intérêts des quelque 20,000 habitants de la ville de Bulusan (association des jeunes, des vieux, des professeurs, des religieux, des femmes, des tricycles…) afin de mener une politique commune pour la protection de l’environnement. La dernière bataille du groupement d’associations: une pétition contre l’installation d’une centrale géothermique aux frontières du parc national protégé du volcan Bulusan (encore actif) et des habitations. Environ 70% des votants de la ville ont signé la pétition et le maire a dû prendre position contre le projet, y mettant ainsi un terme (pour le moment du moins).

L’entrée du premier lac du volcan Bulusan

En 2007, AGAP Bulusan a conduit une analyse pour savoir quels étaient les besoins et les points faibles concernant la protection de l’environnement. Les résultats indiquaient un manque d’éducation environnementale et de recherche sur la biodiversité et un taux de pauvreté très élevé qui conduit par ailleurs les habitants à certaines activités illégales (couper des arbres dans la zone protégée du volcan Bulusan par exemple).  Le développement du tourisme est alors apparu (comme dans de nombreux cas que nous avons vu jusqu’ici) comme une solution pour protéger l’environnement tout en créant des emplois. Après une étude pour identifier les sites à fort potentiel pour le tourisme dans la région, AGAP Bulusan (suivi par le gouvernement local)  a décidé de se concentrer sur le volcan, sa grande biodiversité endémique et ses trois lacs. Des formations ont été dispensées aux conducteurs de tricycles sur la réception des touristes, ainsi qu’à des guides pour expliquer la faune et la flore du lieu et avoir des connaissances sur les premiers secours.

Explication sur la typologie du lieu

 Le plus grand atout de Philip Bartilet, outre sa capacité à rassembler, est de savoir comment et où lever des fonds pour ses projets. Il a ainsi obtenu une aide de 49,263 US$ du PNUD, des tentes et kayaks du gouvernement local et régional ainsi que des fonds du Département du Tourisme pour des programmes de formation, avec à chaque fois une contrepartie financière d’AGAP.

Les pédalos à louer

Le premier lac du volcan, d’environ 16 hectares, était autrefois géré par le gouvernement régional qui employait des gens extérieurs à Bulusan pour sa protection et pour les services aux touristes. De ce fait, il y avait de nombreux vols et détériorations des équipements par les habitants de Bulusan, mécontents de ne pas bénéficier de cette manne financière. Aujourd’hui, une association d’écotourisme locale, Wildboars Sport, membre d’AGAP, est en charge du tourisme. Elle a 6 employés permanents (en haute saison elle emploie des personnes à la journée) et propose des locations de kayaks, canoës et pédalos ainsi que des excursions avec un guide et une ascension du volcan en deux jours (avec une nuit en tente au lac près du sommet). Les sportifs qui gravissent le mont Bulusan portent un dossard avec un numéro correspondant au nombre de touristes jusqu’à présent. Ce dispositif a commencé en juin cette année et le dernier visiteur portait le numéro 163 (cela ne prend pas en compte les nombreux touristes qui ne viennent que pour le lac). Il est aussi demandé aux escaladeurs de planter un arbre lors de leur ascension.

La construction de la route

 Une fois par an, AGAP organise une course avec des étapes où les participants doivent relever un défi environnemental (planter un arbre, effectuer une tâche donnée par un agriculteur…), cela permet d’éduquer la population tout en s’amusant. Par ailleurs, le financement du PNUD a permis d’installer des fermes de démonstration d’agriculture biologique dans 5 villages. Philip espère que la promesse du gouverneur actuel de réparer la route qui mène au lac va être tenue, et il souhaite ensuite se lancer dans une action de marketing plus vaste pour promouvoir ses produits touristiques . Il a aussi un projet de tourisme à la ferme, à la découverte des exploitations de « pili » (sorte de noix locale) ou des producteurs de miel,  en visant comme principaux clients, les étudiants.  Il regrette qu’il n’y ait pas un seul tour opérateur à Bulusan mais espère que cela va changer bientôt, devant tous les potentiels qu’offre Bulusan (très proche des îles Biri et ses formations rocheuses, de l’île de Ticao et ses raies Manta, de Donsol et ses requins baleines…).

Une ruche locale

Nous avons été vraiment impressionnés par la vision d’ensemble et toutes les activités soutenues par AGAP Bulusan pour améliorer le quotidien de la population et s’assurer de la protection des ressources naturelles. Comme le dit si bien Philip, par ordre d’importance, il faut se soucier des « 3P » : « People, Planet, Profits » (les gens, la planète, les profits). Une belle leçon ainsi que beaucoup de choses intéressantes à apprendre de ce village et à répliquer ! Amis tours opérateurs, à quand un passage par Bulusan sur vos brochures ?

De la chasse au requin-baleine à leur protection et observation

Initiative : Pamilacan Island Dolphin and Whale Watching Organization

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Comment transformer des chasseurs de baleines, pratique centenaire extrêmement lucrative, en guides touristiques ? C’est l’histoire de l’île de Pamilacan, îlot aux plages de sable blanc et aux eaux turquoise faisant face à une des îles les plus touristiques des Philippines, Bohol. En 1998, sous la pression du WWF (World Wildlife Fund) et de la mauvaise publicité des médias, le gouvernement provincial de Bohol bannit la pêche et le commerce des requins baleines, paisible poisson-géant mesurant jusqu’à 10m de long et se nourrissant de plancton.

Plage idyllique sur Pamilacan Island

La viande de ces baleines pouvait se vendre 500$ le kilo sur le marché international, apportant une manne de plusieurs dizaines de milliers de pesos pour les pêcheurs de l’île de Pamilacan. Il fallait donc trouver un revenu alternatif pour ces familles qui protestèrent évidemment vivement. Avec l’aide du WWF, du Département de l’Environnement et des Ressources Naturelles (DENR) et du Département du Tourisme (DOT), la municipalité de Baclayon dont fait partie Pamilacan décidèrent d’organiser et de former la communauté locale pour que les pêcheurs et leurs familles fassent découvrir aux touristes les majestueux requins baleines et la myriade de dauphins nageant à quelques centaines de mètres des côtes. Il fallut environ 5 ans pour faire avaler la pilule aux insulaires mais en 1998, Pamilacan Island Dolphin and Whale Watching Organization (PIDWW0) était créée. Cette ONG regroupe les capitaines de bateaux, les membres d’équipage, les vigies, et leur femme. En effet, après avoir eu la chance d’observer les baleines et dauphins (dauphins toute l’année mais rares requins-baleines et baleines) et avant de faire trempette dans l’eau turquoise bordant la plage de de Pamilacan, un repas est préparé par les soins des femmes des pêcheurs.

Repas avec le groupe de 90 coréens que j’ai « squatté »

Que peut-on tirer d’intéressant de cette expérience, de sa mise en place et de son management ? Tout d’abord, le rôle de lobbyiste, de guide et d’organisateur du WWF, ONG spécialisé dans la conservation de la Nature, a été primordial pour convaincre les différentes parties prenantes et ensuite les lier. Ce fut un processus long et sûrement douloureux pour les locaux mais également pour les manageurs du projet qui ont subi d’intenses pressions, voire des menaces mais au final, une organisation de professionnels de l’observation des dauphins et baleines a été créée, basée sur le concept de tourisme communautaire.

Les touristes ont commencé à affluer de plus en plus et le succès de PIDWWO a été couronné d’une place de finaliste dans la catégorie Conservation du Tourism for Tomorrow Awards, attribué par le World Travel and Tourism Council.

A l’assaut des dauphins… 8 bateaux pour un petit groupe de dauphins… ils ont été un peu effrayés

Mais le manque de leadership au sein de la communauté et le potentiel de ce commerce juteux ont fait de nombreux envieux. Deux autres organisations d’observation des dauphins et requins-baleines se sont créées de manière officielle sur l’île de Pamilacan, en plus des nombreux entrepreneurs individuels basés sur le continent (Bohol). Et en 2006, WWF publie que 80% des activités touristiques dans les eaux de Pamilacan ne sont pas réalisées par ces organismes officiels et ont un coût inférieur à la moitié de celui de PIDWWO. Alors que cela apparaît très intéressant pour les touristes, si les revenus pour les organismes légitimes viennent à diminuer trop fortement, les pêcheurs ne risquent-ils pas de retourner à leur pratique destructrice ? Sans compter le manque de contrôle des règles de sécurité et d’approche des animaux et la question cruciale de la capacité d’accueil de cette expérience .

Les fameux dauphins… un peu petits mais on a pas de télé-objectif

Le changement d’activité d’une pratique de chasse à la conservation et à l’observation de ces animaux marin a été une très belle réussite pour cette initiative de tourisme communautaire. Et les touristes en redemandent, ce qui est assez rare dans ce type de tourisme aux Philippines. Mais les conflits n’apparaissent pas seulement quand la demande, le nombre de touristes, manque. Les conflits, les intérêts personnels font surface quand la manne financière se fait sentir. Un fort leadership et un contrôle du gouvernement doivent alors venir palier à la ‘‘compétition sauvage’’.

 

 

 

Quand luxe et écologie vont de pair

Initiative: El Nido Resort (El Nido, Palawan)

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Parfois (surtout dans des pays corrompus comme les Philippines), le secteur privé peut être le plus efficace quand il s’agit de protection de l’environnement. Cependant, cela a un coût et c’est donc le plus souvent les hôtels haut de gamme et autres entreprises de luxe qui peuvent se permettre de mener de telles actions. Mais entre une simple action de marketing (autrement appelée le « green washing ») et impact réel, il y a souvent un fossé. Bien que nous ne sommes pas en mesure de vérifier la véracité et la réelle mise en place de toutes les mesures annoncées, il nous a semblé qu’El Nido resort faisait figure d’exemple et de leader dans le secteur des éco-hotels de luxe.

Sur la plage d’El Nido

Après notre visite à Puerto Princesa, nous avons pris la route cabossée qui mène à El Nido. Ce petit village doit son affluence touristique à la baie de Bacuit, ensemble d’îles rocheuses cachant des lagons aux eaux turquoises et bordées de petites plages toutes plus splendides les unes que les autres. Bien que très isolé, El Nido est devenu un site incontournable aux Philippines.

Big Lagoon

Du fait de la beauté du lieu et de l’intimité de certaines petites îles, des resorts de luxe ont vu le jour (notamment pour les lunes de miel). Je voulais me pencher sur l’un d’entre eux, le resort de Miniloc. Malheureusement, lors de mon passage (saison creuse oblige), il n’y avait personne pour me répondre ou me faire visiter le resort (niché au creux d’une plage accessible qu’en bateau). Cependant, la directrice du département environnement du groupe El Nido Resort, Mme Laririt, a répondu à mes questions par email.

Le resort de Miniloc (du nom de l’île dela baie sur laquelle il se trouve) fut le premier construit dans la zone par des amoureux de plongée en 1981. A l’époque, la baie était un secret bien gardé et le but du resort de Miniloc était d’offrir aux touristes un grand confort dans ce décor de rêve tout en préservant l’environnement et en créant des emplois pour la communauté. Le resort, appartenant au groupe El Nido Resort, lui-même détenu par  la Ten Knots Development Corporation,  n’a eu de cesse d’agir et de faire pression sur les différents acteurs pour protéger ce paradis. Cependant, la prolifération d’hôtels à El Nido et l’accroissement considérable du nombre de touristes rendent les choses plus compliquées quant à l’écologie. Demandez à un connaisseur des Philippines ce qu’était El Nido il y a 10 ou 20 ans par rapport à aujourd’hui… Nostalgique, il vous répondra que c’était le « bon temps ». El Nido Resort a cependant aussi bénéficié de cet engouement pour la baie, et a ouvert depuis 3 nouveaux resorts, tous haut de gamme et isolés.

Helicopter Island, Baie de Bacuit

El Nido resort se veut responsable et engagé pour la protection de l’environnement. Et cela ne semble pas être des paroles en l’air ! En effet, la liste des mesures prises pour la conservation du lieu est grande (voir leur site ici). Un point d’honneur est mis sur la protection de la biodiversité avec la création d’une base de donnée en ligne qui recense la faune et la flore de l’île, avec un descriptif pour chaque espèce. Des opérations de réinsertion d’oiseaux et de protection des tortues ont été menées.

Miniloc Resort, photo d’El Nido Resort

Tous les touristes qui séjournent au resort de Miniloc assistent à un briefing sur la biodiversité et sont encouragés à la protéger. De plus, la formation des staffs prend une place très importante dans la politique du resort, avec le programme « Be GREEN (Guard, Respect, Educate El Nido) » pour les guides mais aussi tous les autres employés. Be GREEN est assez exhaustif : formation sur l’environnement et les législations, la conservation de la biodiversité, la gestion des déchets, de l’eau et de l’électricité. Depuis 2007, 900 employés ont suivi cette formation et sont ensuite encouragés à la mettre en pratique par la participation à un concours d’innovations environnementales pour le resort. Des programmes de protection des coraux (bouées pour l’ancrage des bateaux dans certaines zones, récifs de coraux artificiels…) ainsi que des actions telles que l’organisation de conférences ou le montage de vidéos (voir la vidéo ci-dessous) pour sensibiliser à la biodiversité font aussi partie des mesures prises par El Nido Resort. Du fait de son éloignement (Miniloc Resort est le seul sur l’île, il n’y a pas d’autres infrastructures) et de son engagement, El Nido resort a aussi investi dans des technologies qui économisent les ressources : récupération d’eau de pluie, panneaux solaires, traitement des eaux usées…

Malgré son relatif isolement, Miniloc n’est malheureusement pas seul : sur la terre ferme, à El Nido, les resorts ont poussé comme des champignons. Ce développement touristique a eu l’avantage de créer de très nombreux emplois pour la population locale, le plus souvent au détriment de l’environnement. La baie de Bacuit a été déclarée zone protégée en 1998 mais comme bien souvent aux Philippines, les lois sont là, mais pour les faire appliquer, c’est une autre affaire ! Il y a un manque de moyens pour empêcher la pêche illégale, l’ancrage des bateaux dans certaines zones et l’extraction abusive de sable. Le gouvernement local et le Département de l’Environnement et des Ressources Naturelles tardent à agir pour s’assurer de la sauvegarde du lieu. Selon Mme Laririt, il y a trop d’agences du gouvernement qui ont leur loi, ce qui a porté à confusion sur qui est réellement en charge de la proctection du site. El Nido Resorts regrette que rien ne soit fait contre les resorts qui ne respectent pas les règles, car sans cela il n’y a pas d’encouragement donné à ceux qui mènent un réelle politique respectueuse de l’écosystème.

Les chambres à Miniloc Resort, photo d’El Nido Resort

Tout cela sans parler de la fameuse taxe environnementale, comme partout dans les lieux touristiques aux Philippines et qui me fait hérisser les poils à chaque fois que je me renseigne sur son utilisation. A El Nido, chaque visiteur doit payer 200 pesos (4 euros, soit une somme considérable) à une taxe dont personne n’a su me dire l’utilisation. Et croyez-moi, si quelque chose était vraiment fait avec cet argent, les autorités locales le feraient savoir à coup d’affiches indiquant la somme déboursée pour tel ou tel projet (c’est la version philippine du « quand c’est flou, il y a un loup » de Martine Aubry) . Pourtant, il y a beaucoup à faire : d’autres zones protégées doivent être mises en place, le nettoyage des lagons et plages laisse à désirer et la surveillance du respect des lois doit être renforcée. El Nido resort lui-même en tant qu’acteur privé participe à cette taxe et souhaiterait « plus de transparence » (traduction : corruption, corruption, corruption…).

En somme, un projet plutôt louable pour ce resort, qui, à contrario de nos amis politiciens, a bien compris que les touristes viennent pour voir la baie, et que si celle-ci n’est pas protégée, ça ne durera pas ! Si cet article vous a donné envie de faire un tour à Miniloc, pensez à économiser avant :à 250 euros la nuit (la chambre la moins chère!), le paradis a un prix !

Une dernière pour la route, baie de Bacuit

Consulter et organiser les communautés, le secret de Process-Bohol

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Initiative : Abatan RiverLife Tour, PROCESS-Bohol

Petit retour en arrière. Suivant l’interview de Ms Peluchi Kapirig, responsable développement-produit à l’office de tourisme de Bohol, j’avais enfourché à nouveau ma moto pour m’enfoncer dans les petits barangays (plus petite unité administrative aux Philippines) ruraux de Tagbilaran afin de rencontrer Emilia Roslinda, directrice de PROCESS-Bohol, qui coordonne le circuit Abatan RiverLife Tour.

Process-Bohol

PROCESS-Bohol vient de Participatory Research, Organization of Communities and Education towards Struggle for Self-reliance qui veut dire Recherche Participative, Organisation de Communautés et Education pour la Lutte et l’Autonomie. Cette ONG se bat depuis plus de 25 ans pour le développement communautaire, en organisant les individus en associations, sortes de syndicats pour les personnes les moins écoutées que sont les pêcheurs, les fermiers et les femmes, en créant des liens entre ces associations et les institutions gouvernementales, les ONGs et le secteur privé et en agissant pour le développement des compétences de ces individus et associations.

Pêcheur sur l’Abatan River

Cette ONG présente de très intéressantes compétences en terme de développement communautaire qui ont permis de mettre en application un beau projet d’écotourisme communautaire en 2010, l’Abatan RiverLife Tour. Il est financé par le Departement du tourisme (DOT), par TIEZA (Tourism Infrastructure and Enterprise Authority) et en ce moment par le Programme de Développement des Nations Unies (environ 50 000$). Ce circuit écotouristique présente également d’uniques composantes que nous souhaitons vous présenter.

Centre d’accueil pour le circuit sur la rivière. Il présente également des artisanats créés dans les 5 villages du circuit

A la base donc, une ONG spécialisée dans le développement communautaire qui donne plus de chance à la réussite d’un projet d’écotourisme communautaire. Ensuite, reconnaissant le potentiel de la rivière Abatan, ses mangroves et son accès à la mer, PROCESS-Bohol décide de mettre en place un circuit le long de la rivière comprenant différents villages. Il est primordial d’identifier et d’évaluer les réels potentiels et les ressources valorisables pour créer une offre touristique. Même si un projet est plein de vertus, le plus juste humainement et le plus écologique, s’il n’a pas de réelle valeur touristique, s’il n’offre pas une expérience unique aux visiteurs, il sera voué à l’échec.

Petite balade en Kayak

Un deuxième point à mettre en valeur est la recherche participative. En effet, dans tous ses projets et également dans ce projet d’écotourisme communautaire, PROCESS-Bohol part à la rencontre des individus et forme une ou des personnes au sein même de chaque communauté pour étudier et comprendre leurs besoins et attentes, les potentiels environnementaux, culturels et économiques, et les enjeux afférents avant de proposer différentes solutions. Grâce à ces questionnaires, ces débats et interviews facilités par des membres de la communauté elle-même, la compréhension, la cohésion et le consensus s’obtiennent beaucoup plus efficacement.

Rivière Abatan

Après ces études et ces solutions proposées, des organisations ont été créées au sein des villages concernés, dispersés le long de la rivière. D’une part, c’est la première fois que nous rencontrons un projet de tourisme communautaire impliquant différents Barangays qui semble réellement fonctionner. En effet, nous avions vu qu’à Olango, les conflits au niveau des différentes institutions gouvernementales et le manque de motivation des différentes communautés ont mené à une sorte d’implosion du projet (retrouvez notre article sur le sujet ici). Ici, sans doute grâce au processus d’implémentation de ce projet et à l’expertise de PROCESS-Bohol, 5 barangays sont représentés comprenant 5 « People Organizations » ou 5 associations d’individus investies dans l’Abatan RiverLife Tour. De plus, afin de créer une cohésion de toutes les parties prenantes, un conseil a été créé (Abatan River Development Management Council) composé d’ONGs environnementales et sociales, des People Organizations et des institutions gouvernementales permettant de discuter des différents problèmes et enjeux et de mettre en place des règles locales environnementales et sociales décrites dans l’Abatan River Code.

Enfin, au sein de chaque village, des activités différentes sont proposées suivant leurs envies : performances musicales et danses pour interpréter la vie locale et l’histoire autour des thématiques de la pêche et de l’agriculture, cours de cuisine et dégustation, marche, tyrolienne, croisière, kayak.  Ces activités sont gérées par des collectifs culturels composés de personnes de tout âge afin de laisser à chacun une chance d’obtenir un revenu additionnel et de partager ses connaissances et sa culture. L’Abatan RiverLife Tour permet ainsi de retracer l’Histoire de Bohol le long de cette rivière.

Abatan RiverLife Tour

Aujourd’hui, environ 2000 personnes viennent faire un tour sur la rivière chaque mois. Cependant cela comporte le circuit de 30 minutes de nuit permettant d’observer les innombrables lucioles flânant au sein des mangroves. Et c’est cette activité de nuit qui rencontre le plus grand succès. Cela est sûrement dû au prix élevé du circuit de jour, même s’il est possible de créer soi-même son parcours et ses activités en fonction de son budget et de son temps disponible. Ms Roslinda explique également qu’il y a encore un manque de promotion qui permettrait de faire prendre conscience aux tour opérateurs, aux agences de tourisme gouvernementales et aux touristes du potentiel unique de cette expérience.

Dans le future, Ms Roslinda compte ainsi allouer plus de ressources sur le marketing. Cependant, d’autres enjeux existent : qui dit écotourisme communautaire dit autonomie des communautés et il reste encore un gros travail à faire en terme de développement des compétences et de soutien des différents barangays envers ce projet.

Plus d’infos sur leur site web : http://www.riverlife.ph/