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Rencontre fortuite avec une responsable de l’office du tourisme de Bohol

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Violaine est maintenant à Palawan tandis que j’ai quitté Mindanao pour atterrir à Bohol. J’attendais avec impatience cette partie du voyage puisque Bohol est considérée comme LA destination éco-touristique des Philippines. Située au sud des Visayas et à seulement 2h de Cebu en vedette rapide, l’île de Bohol offre une très belle diversité de paysages entre ses plages paradisiaques, son cœur alternant montagnes et vallées agricoles et forestières, ses fameuses « Chocolate Hills » et sa biodiversité avec le célèbre tarsier, un des plus petits primates au monde aux yeux globuleux, tenant dans la paume de la main.

Bohol vue du ciel

Plusieurs initiatives de tourisme durable sont à découvrir ici : certaines déjà planifiées mais d’autres que je découvre au fur et à mesure et semblant offrir de beaux potentiels. Une petite visite à l’office de tourisme provincial de Bohol s’imposait et j’ai eu la chance de pouvoir interviewer la responsable du développement-produits de l’île, Gina Peluchi Kapirig, avant de filer sur ma moto pour mon interview suivante avec la directrice de PROCESS-Bohol, une ONG spécialisée dans le développement communautaire depuis 25 ans.

Transport de rondins

J’avais prévu cette interview pour le lundi mais ayant découvert que c’était un jour férié, j’ai dû faire l’interview directement et en quelque sorte improviser les questions. Leçon de la journée : connaître le calendrier des jours fériés du pays visité. Mais cette rencontre a été très enrichissante et j’ai pu découvrir de nombreux enjeux à propos du développement touristique de l’île.

Assister les différentes parties prenantes dans leurs activités

Le rôle principal du responsable du développement-produit et de manière générale de l’office du tourisme provincial est d’assister les différents acteurs du tourisme dans le bon déroulement des activités touristiques et dans leur développement à l’échelle de l’île. En particulier, les acteurs privés, les ONGs, les communautés locales et les municipalités ont besoin d’assistance technique, de formation et d’accès à un réseau d’expertise. De plus, le département de développement-produits joue un rôle important dans l’identification des potentiels touristiques de l’île. Pour cela, la province organise la HEAT caravane (Health, Education, Agriculture and Tourism) où tout au long de l’année, des équipes des départements provinciaux vont à la rencontre des différentes municipalités pour identifier et évaluer les problèmes, enjeux et opportunités des communautés, entreprises et gouvernements locaux.

Sortie du travail…

En matière d’assistance aux différents acteurs touristiques, l’enjeu principal de Ms Kapirig est d’organiser des séminaires de formation pour les entrepreneurs et communautés locales, cruciaux en matière de tourisme communautaire. Pour mener à bien cette mission,   elle doit préparer les dossiers de projet, trouver les financements (quand le projet ne fait pas partie du budget annuel de la province) et trouver les différents experts en fonction des différents enjeux touristiques. Concernant l’écotourisme communautaire, les communautés locales doivent être formées au service client, à l’interaction avec les touristes (surtout étrangers, ayant des attentes et besoins différents des touristes philippins) mais surtout à l’interaction avec le milieu naturel : par exemple, pour un tour en bateau de découverte des requins-baleines, le capitaine du bateau doit apprendre comment approcher les animaux sans les déranger et comment les respecter (pour plus d’infos, lisez l’article de Violaine sur les pratiques à Oslob-Cebu) ; tandis qu’une communauté organisant des visites de grottes où une observation d’animaux dans la jungle aura besoin d’expertises bien différentes.

Loboc Church

“If you can’t measure, you can’t improve »

Une expression très connue en termes de développement continu et du management des opérations est “If you can’t measure, you can’t improve » (traduction : « si on ne mesure pas, on ne peut pas s’améliorer »).  En effet, pour évaluer et améliorer un service, qu’il soit touristique ou non, il est primordial de collecter des données. Ces données ne sont pas seulement les traditionnels combien de visiteurs, combien de bénéfices ? Des données multidimensionnelles tant quantitatives que qualitatives doivent être prises en compte concernant les visiteurs mais également les communautés locales, la faune et la flore. Ainsi des questionnaires doivent être conçus et distribués afin de comprendre les ressentis des touristes et des populations locales et les améliorations dont ont bénéficié ces dernières. En effet, en matière de développement touristique, même en matière d’écotourisme ou de tourisme communautaire, il faut être très prudent quant à la redistribution effective des revenus du tourisme. Ce sont généralement les mêmes qui reçoivent la manne (hôteliers, agences touristiques, opérateurs de transport) et le tourisme peut accentuer les inégalités même au niveau local. Bref, pour en revenir à la collecte de données de l’office du tourisme de Bohol, elle s’effectue difficilement car les hôtels ou sociétés de transport ne veulent généralement pas se donner le mal de fournir ces données. Ils ne veulent pas avoir une responsabilité supplémentaire sur leur dos.

Quelqu’un qui fait quelque chose, sous un pont

Limiter le « Me too »

Enfin, un dernier élément sur lequel Ms Kapirig a beaucoup insisté est la tendance des entrepreneurs et municipalités au « Me too ». Qu’est ce que le « Me Too » ? En gros, copier ce que les voisins font et qui rapporte de l’argent. Principe de base en matière économique. Par exemple, construire aussi une tyrolienne, faire aussi une visite des dauphins…  Sauf qu’au niveau du développement touristique de l’île, cela affaiblit les communautés et municipalités qui ont commencé auparavant. L’office du tourisme conseille donc à ces entrepreneurs d’innover, de se diversifier afin de diminuer la compétition entre les acteurs de l’île et de créer des spécialités ou expertises dans différents domaines. Cela pour des expériences encore plus riches et variées pour les différents goûts des touristes que nous sommes.

Arrivée à Manille et rencontre avec Tony Meloto

Nous voici donc arrivés à Manille, avec beaucoup d’émotions et de souvenirs qui reviennent à la surface. Rien n’a vraiment changé:  les Philippins sont toujours aussi accueillants, les rues de Manille sales et vivantes, les employés en surnombre dans les magasins, les chauffeurs de taxi ignorent la plupart du temps l’adresse du lieu où vous vous rendez mais ne vous l’avouent pas, traverser une route vous donne une chance sur deux d’y rester, toujours pas de poubelle, toujours autant de karaokés et de groupes de musique dans les rues…Bref, Manille foisonnante mais Manille épuisante. La seule chose qui a vraiment changé et qui nous rappelle que deux ans se sont écoulés, c’est le taux de change et la perte de pouvoir d’achat qui s’en suit…on ressent la crise de l’euro ici !

Nous n’avons pas perdu de temps pour nous mettre au travail, et après deux nuits quasi sans sommeil dans une auberge de backpackers, où tout le monde fait la liste des pays parcourus et des récits, nous avons fait aujourd’hui la rencontre hasardeuse mais fortuite de Tony Meloto.  Retenez bien ce nom (pour ceux qui ne l’ont pas encore vu dans les nombreux magasines français et internationaux cette année), car beaucoup chuchotent que ce sera le futur prix Nobel de la paix, et franchement ça ne paraît pas impossible. Le Président des Philippines lui-même lui a demandé de se présenter pour  lui succéder et il a été nommé entrepreneur social international de l’année. Bref, un sans faute. Tony Meloto est à la tête de Gawad Kalinga (GK), une ONG qui créée des communautés de familles venant des bidonvilles reposant sur la solidarité de tous les philippins, leur construit des maisons, formant ainsi des « GK villages ».Aujourd’hui il existe plus de 2000 villages comme ceci.

Depuis 3 ans, Tony Meloto s’est consacré à monter des incubateurs d’entreprises sociales dans 25 de ces villages, pour promouvoir le « made in the Philippines » (quel plaisir, nous allons enfin pouvoir vous ramener des souvenirs d’ici !). Le discours de T. Meloto s’appuie sur le fait que les Philippines regorgent de ressources naturelles mais importent les produits finis, ce qui est une aberration. Ils devraient au contraire en produire. « Human nature », une sorte de l’Occitane philippin, créé dans il y a 3 ans et qui emploie des bénéficiaires de GK, est aujourd’hui valorisée à 2 milliards de pesos (diviser par 50 pour avoir les euros), a les plus grosses part de marchés aux Philippines et va s’exporter. Plusieurs autres business sont en cours : production de café, de thé, de fromage, d’œufs, de jouets en bambou…. Tous ces produits sont déjà vendus dans le café de GK, à Manille.

Aux allures un peu parigo-écolo-bobo, c’est dans ce café que nous avions rendez-vous avec Alexis, un étudiant d’HEC en stage à GK, à propos du tourisme solidaire que l’ONG semble vouloir développer. Nous avons été étonnés de trouver dans ce café la superstar qu’est devenu Tony Meloto, et encore plus de sa disponibilité et son humilité. Il est venu discuter avec nous pendant plus d’une demi-heure,  nous avons bu ses paroles et avons compris pourquoi tout le monde semble fasciné par cet homme. Tout d’abord, l’humain et la solidarité sont toujours au centre de tout. Entreprendre et aider les pauvres à monter leur entreprise c’est leur donner les moyens d’être acteurs de leur destin, c’est passer d’une logique de charité à une logique de développement des capacités et des potentiels de chacun. Le tourisme social est défini par GK comme une logique gagnant-gagnant permettant aux étrangers de découvrir la culture philippine dans les villages et d’échanger avec les habitants et permettant à ces derniers d’avoir un revenu complémentaire : « Social tourism is about hope », pour reprendre les mots de  T. Meloto . La deuxième chose qui nous a surpris c’est la volonté d’accepter l’aide de tout le monde dans exception. T. Meloto, très connu aux Philippines et donc très courtisé par les politiciens en ces temps d’élections locales, apporte son soutien officiel à qui accepte d’aider à faire avancer les projets et il en va de même pour les entreprises (il y a un village GK « Air France » par exemple). Peu importe le type d’interlocuteur, toute aide (notamment financière) est toujours bonne à prendre : « if they behave badly, I will take their money to do good things », et il ajoute que si l’on s’arrête à des considérations éthiques des partenaires, alors on n’avancera pas. Il faut être plus fort et plus puissant si on veut pouvoir les combattre. Par ailleurs, selon lui le tourisme n’a pas de limites, il faut accueillir toujours plus de visiteurs du monde entier. C’est un point avec lequel nous ne sommes pas vraiment d’accord, nous aurons l’occasion d’y revenir.

Le dernier cheval de bataille que nous avons évoqué c’est la passivité de l’élite philippine et même sa grande responsabilité dans le niveau de pauvreté du pays et de corruption. Notre expérience à Ateneo nous avait confirmé ce point de vue, les étudiants aspirant à tout prix à quitter le pays plutôt qu’à changer les choses. A l’aide de partenariats et en impliquant considérablement les étudiants des Grandes Ecoles philippines, T.meloto souhaite faire évoluer les mentalités.  Nous vous en dirons plus sur les villages GK samedi, car nous allons en visiter un à deux heures de Manille. C’est une belle façon de commencer notre aventure que de rencontrer ce grand homme à la volonté de fer, à la vision innovante et sans tabou, et à l’humanisme rare.  Pour la suite des aventures cette semaine, nous vous emmènerons à la découverte d’un projet de transformation d’un lac désaffecté à Manille en une zone de conservation de la biodiversité et de loisir pour tous les âges.  Nous nous lèverons ensuite à l’aube pour aller observer les oiseaux dont l’habitat est préservé grâce aux revenus du tourisme, nous vous ferons découvrir les dessous de la mise en place d’un festival culturel aux Philippines par un français, et plein d’autres belles rencontres  à suivre…