La déchéance d’un éco-village devenu « mountain resort »

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Initiative: Gardens of Malasag EcoTourism Village

Comme le disait Violaine, nous avons séparé notre route pendant deux semaines pour couvrir encore plus de projets de tourisme durable et vous offrir encore plus d’articles ! Elle, partant pour Dumaguete, Siquijor et Palawan tandis que je suis maintenant à Mindanao et retourne dans les Visayas dans quelques jours pour Bohol. Mindanao, située tout au sud des Philippines est la deuxième île la plus vaste des Philippines. Mindanao est surtout connue pour sa guerre civile dans sa partie Ouest où forces gouvernementales et groupes islamistes armés s’affrontent depuis des dizaines d’années. Mindanao est donc crainte par les touristes internationaux. Pourtant dans toute sa partie Est, elle reste sûre et d’innombrables merveilles sont à découvrir.

Lac Sebu, T’Boli

Nous avions découvert l’écovillage Gardens of Malasag dans une des études majeures sur le tourisme durable aux Philippines. J’en attendais donc beaucoup. L’écovillage est présenté comme un lieu de découverte de l’écologie et de l’héritage ethno-philippin du Nord de Mindanao, région très peuplée en tribus indigènes qui perpétuent leurs traditions et rythmes de vie. Les 55 employés du parc viennent de ces tribus et certains de leurs membres vivent en costume traditionnel la journée dans le parc, et présentent des performances musicales et de danses alors que les visiteurs découvrent leurs huttes traditionnelles. L’endroit offre d’énormes potentiels : situé à flanc de montagne au dessus de la ville tentaculaire de Cagayan de Oro, avec une vue plongeante sur l’océan, les montagnes et les volcans alentours, le jardin de Malasag est un endroit magnifique. Il prend pied sur une zone de 7 hectares reboisée et aménagée par le département des ressources naturelles (DENR –Department of Environment and Natural Resources), faisant du village un endroit réellement agréable.

Vue plongeante sur l’océan

Les Jardins de Malasag, créés en 1996 conjointement entre le département du tourisme et le DENR, possèdent une sorte de micro-zoo avec des macaques, des aigles, des iguanes et quelques autres espèces. Initialement, les espèces en danger, dont deux aigles, étaient conservés dans le village dans un but de réhabilitation afin qu’ils soient relâchés à terme. Mais en 2001, les jardins de Malasag passent sous le contrôle de l’agence gouvernementale TIEZA (Tourism Infrastructure and Enterprise Zone Authority). Cette agence a l’air de correspondre au côté business du tourisme. Et c’est là que ça se corse. Afin de valoriser le potentiel de l’éco-village, de générer des revenus supplémentaires pour assurer la durabilité du projet et diminuer la dépendance aux subventions de l’état, l’endroit est aménagé de différentes infrastructures hôtelières dont des salles de conférence. Le but étant de faire des Jardins de Malasag un haut lieu de séminaires pour les instances gouvernementales et entreprises. On y trouve des chambres et dortoirs avec une capacité de logement de 150 personnes, une piscine, deux salles de conférence, un restaurant avec sa vue sans pareille dominant la vallée, un espace de massage et un amphithéâtre. Le tout, bien bitumé.

Bungalows… bitûmés

Alors que je longe la petite route (bitumée, elle aussi) serpentant entre les palmiers, arbres du voyageur et autres espèces de plantes, un sentiment d’incompréhension m’envahit face à tous ces bâtiments en béton, ces routes, cette piscine alors qu’on est dans un éco-village, d’autant plus philippin, où les maisons traditionnelles sont faites de bois. Je continue la route et cherche la zone de réhabilitation des animaux. Je vois une grande cage à oiseaux en contrebas et tente de trouver le petit chemin pour y parvenir. Et me voilà face aux macaques puis aux deux aigles. Là, ce n’est plus une incompréhension, mais un malaise voire un dégout. Un peu moins de 10 singes (des macaques, il me semble) entassés dans des mini cages aux barreaux rouillés. Un de ceux-ci gratte inlassablement son corps miteux tout en me regardant. Je continue vers la cage aux oiseaux et découvre un de ces fameux aigles philippins. Un regard perçant, un plumage blanc sur la tête et le coup, et rouge ocre sur le reste du corps. Ses longues serres agrippent avec fermeté son perchoir et je les imagine attraper au vol un de ces gros rongeurs où je ne sais quelle autre proie. Mais cet aigle, le Brahminy Kite, est prisonnier par des filets qui l’empêchent de voler dans un espace de 3m3 . Le corbeau, gardé dans une autre section de la volière se rapproche de moi, passe son bec à travers la grille et se met à croasser en même temps que le Brahminy Kite. Je me mets alors à leur parler en français à haute voix (j’étais le seul visiteur à ce moment là) et leur dis que je suis vraiment désolé pour eux mais que je ne peux pas faire grand-chose…

Le braminy Kite dans sa cage

Un éco-village, village écologique donc, censé mettre à l’honneur sa flore et sa faune, fierté de la région, qui parque ces animaux dans de toutes petites cages (le python ne peux même pas se déployer de tout son long et fait le mort).    Ayant pour but de réhabiliter ces animaux en danger avec le DENR, rien n’est cependant fait pour cela (la directrice du village elle-même me l’a avoué), sans compter les huttes miteuses des tribus qui ne sont pas entretenues. Tout cela au profit de belles salles de séminaire, d’une piscine et de bungalows bitumés. Cela a de quoi énerver.

Huttes traditionnelles

La directrice ne s’en cache pas et dit que la majorité des visiteurs (30 000 l’année dernière) sont des personnes venant pour les séminaires et que la politique de TIEZA avant même qu’elle arrive en 2004 était déjà établie comme telle : « transformer l’écovillage en mountain resort pour séminaires ». Je lui demande, naïvement, si elle ne peut pas faire quelque chose pour changer la donne et elle me dit que le parc n’est pas rentable, qu’elle manque de ressources et qu’elle a les pieds et poings liés par la direction centrale de TIEZA située à Manille, même si elle me dit qu’elle a honte de cette situation vis-à-vis des animaux. Et le DENR ne fait rien également.

Attention Python !

Quant au côté culturel de l’éco-village, de la mise en valeur des cultures indigènes, un autre sentiment de malaise s’est installé en moi, du fait de ces « membres de tribus » employés, payés pour danser, jouer de la musique et s’habiller traditionnellement. J’ai ressenti cela comme une sorte de zoo humain, une prostitution de la culture, avec les parents qui demandent à leur gamine de danser au son de la guitare traditionnelle de Mindanao, la Koglong, dans leur hutte décrépie. Pourtant, les deux familles que j’ai vues sont très accueillantes et il est difficile de refuser l’invitation. Ils m’appellent pour entrer à l’intérieur de leur hutte, m’invitent à prendre des photos alors que je redoute la demande d’argent en retour comme on peut voir dans les rizières en terrasses de Banaue, mais, heureusement, cela n’arrive pas.

Performance Tigwahanon

Ainsi, au cours de l’interview avec Cerelina Chan, directrice des Gardens of Malasag, j’ai pu découvrir certains dysfonctionnements de cette initiative d’écotourisme : tout d’abord, un certain abandon dans la poursuite de la mission initiale et de la vision d’offrir une expérience éco-culturelle aux visiteurs en mettant en valeur la faune et la flore et la richesse ethnique du Nord de Mindanao. Cette perte de cap est essentiellement due au changement de gouvernance de l’écovillage qui est gérée depuis 2001 par TIEZA, plus orientée business que le département du tourisme assurant la gestion au départ. Problème de gouvernance toujours, à cause de la centralisation des décisions où les ordres viennent de Manille et visent la recherche du profit, la directrice de l’écovillage semblant impuissante. Enfin, en terme d’expérience éco-culturelle, il y a un manque criant d’éducation environnementale et culturelle : les cages des animaux devraient être plus grandes, une signalétique devrait être présente expliquant les espèces, leurs caractéristiques et un fait marquant/étonnant par rapport à chaque espèce, sans compter la mission de réhabilitation des espèces. Concernant les tribus indigènes, une rénovation des huttes s’impose et les différentes tribus devraient pouvoir exposer des objets typiques, des photos, des vidéos de danses et de cérémonies, des enregistrements audio, des chants ou par exemple des dessins/fresques représentant des aspects marquants de leur vie quotidienne et des traditions passées.

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