Culture, environnement et développement. Le casse-tête du peuple Ifugao

Initiative: Save the Ifugao Terrasses Movement Organization (SITMO)

Après 9h de bus de nuit depuis Manille, il  est 7h du matin et nous arrivons dans un petit village de montagne de la Cordillera, Kiangan. Village d’environ 5000 habitants de la province Ifugao, il abrite l’association SITMO (Save the Ifugao Terrasses Movement Organization). Nous rencontrons alors Marlon Martin, Ifugao lui-même, jeune homme sûr de lui et diplômé de U.P. (University of the Philippines), la meilleure université publique du pays. Marlon Martin lutte depuis 10 ans pour la conservation de l’héritage de son peuple. Un héritage culturel et naturel interconnectés  se matérialisant par les terrasses de riz Ifugao, reconnues au patrimoine mondial de l’UNESCO et considérées comme la 8ème merveille du monde.

Terrasse de riz de Kiangan

Les terrasses de riz sont le cœur même de ce peuple. Elles sont la source de l’alimentation de base mais également leur source majeure de revenus. Elle sont surtout l’essence de la culture Ifugao avec une « connaissance indigène » fondée sur un savoir-faire traditionnel unique, des rituels réguliers, et un rapport complexe à leur environnement qui ont permis de conserver ces myriades de terrasses de riz à flanc de montagne depuis plus de 2000 ans.

Mais aujourd’hui ce patrimoine est menacé. L’économie de marché et la mondialisation prévalentes entraînent l’exode rural de la jeunesse qui cherche de meilleures sources de revenus. La standardisation de l’éducation nationale exclut l’apprentissage de la culture Ifugao et des savoirs locaux qui permettent la survie des terrasses de riz. Enfin, l’introduction d’espèces de riz non-endémiques pour une agriculture  plus extensive fragilise un écosystème sensible.

C’est le moment de la récolte

La mission de SITMO est donc de faire revivre les connaissances et savoirs traditionnels Ifugao et de les partager avec la nouvelle génération. Brièvement, ils luttent contre la standardisation de l’éducation en créant du matériel scolaire permettant d’apprendre la connaissance indigène. Ils mettent également en place des activités de développement communautaire et économique pour améliorer la vie des Ifugaos (projets d’électrification rurales, projet de management des propriétés agricoles).

Avec la découverte de ces paysages uniques, les touristes commencent à abonder avec comme point d’honneur les rizières de Banaue et Batad. Cependant, ces espaces sont aujourd’hui montrés du doigt pour leur mauvaise gestion du tourisme. Les Ifugaos sont victimes de la commercialisation de leur culture : les habitants font des danses traditionnelles spécifiquement pour faire plaisir aux touristes, posent contre rémunération dans leurs habits traditionnels, etc. La culture Ifugao se voit dénaturée, en quelque sorte prostituée. Certains agriculteurs ne s’occupent plus bien de leurs rizières qui sont la raison de la venue des touristes. En outre, le surnombre de touristes vient dégrader les terrasses. Enfin, les revenus du tourisme ne sont pas bien redistribués et reviennent essentiellement aux hôtels, restaurants et tours opérateurs, et non pas aux agriculteurs.

L’agriculteur et sa chèvre

Afin de valoriser ce patrimoine unique, de bénéficier des opportunités économiques, de ralentir l’exode rural mais de ne pas répéter ces mêmes erreurs, SITMO a pris un autre cap. Marlon Martin et son association se tournent donc vers un écotourisme fondé sur une approche communautaire afin d’impliquer la communauté locale dans son ensemble qui doit devenir à terme le propre gestionnaire et développeur de l’espace naturel concerné. Surtout, SITMO voit d’une importance capitale la planification touristique en préparant les communautés à l’arrivée des touristes, en créant les liens entre les différents acteurs communautaires et touristiques et en évaluant et développant la capacité d’accueil des communautés. Selon Marlon Martin, le maître-mot est de comprendre quand et dans quelle mesure les communautés locales seront prêtes à l’accueil des touristes.

Les rizières de Kiangan… sous un autre angle

Pour mener à bien cette mission, des formations sont mises en place pour les fermiers afin de devenir guides et d’établir des maisons d’hôte. La difficulté principale est de leur faire comprendre les attentes et besoins différents des touristes Philippins, asiatiques et occidentaux. Un exemple majeur cristallisant cette incompréhension est le besoin de la douche chaude par les occidentaux. SITMO conseille donc aux fermiers d’installer une douche chaude dans leurs maisons. Une bizarrerie pour ces habitants. Afin de généraliser ces formations touristiques, SITMO a vocation à créer des centres d’apprentissage communautaire dans les différents villages concernés.

Le combat de SITMO est louable. Sa vision globale des enjeux culturels, environnementaux et ses solutions apportées par l’échange de connaissance intergénérationnel et l’écotourisme communautaire  nous semble être un modèle idéal (idéaliste également) et durable pour le développement  d’un peuple indigène menacé. Cependant, de nombreuses questions restent en suspens. Et si l’exode rural se perpétue et la culture Ifugao se perd? Et si de nombreux touristes boudent Banaue et assaillaient Kiangan ; communautés locales seront-elles prêtes ?  Ou bien, les fermiers délaisseront-ils leurs rizières et se concentreront-ils plus sur l’activité touristique au péril de leur écosystème fragile?

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